28 septembre 2006

Vers un Parti Démocrate à la française ?


Mon camarade Premier Secrétaire Jean-Jacques Urvoas a publié une tribune dans Libération sur "un PS à la sauce américaine ?". Par coïncidence il se trouve que j'avais moi-même écrit un texte ces derniers jours sur ce que je ressens comme une mutation latente du Parti depuis quelques années, si le constat se ressemble la convergence de vue avec Jean-Jacques s'arrête au soutien respectif que nous apportons chacun à un candidat différent (plutôt Hilary que John F en ce qui me concerne). L'idée étant pour moi de souligner que la responsabilité en la matière est collective et non le fait d'une seule personnalité. J'ai hésité à mettre cette note en ligne de peur d'apparaître comme ayant puisé mes idées chez mon ancien professeur, mais entre socialistes on a le droit de s'inspirer mutuellement.

La droite française nourrit depuis longtemps un complexe d’infériorité vis à vis des néocons anglo-saxons. Doit-elle se débarasser des oripeaux du gaullisme et afficher ouvertement son conservatisme réac ou bien coller à la bonne vieille ligne radicale corrézienne façon Docteur Queuille ? En 1986, l’arrivée de Chirac à Matignon et de Balladur à Bercy avait laissé penser que la droite française s’alignait sur l’idéologie portée alors aux nues par Reagan et Tatcher, et défendue en France par Madelin et la Nouvelle Droite. La débacle de 1988 sonna l’abandon de cette ligne, et en 1995 la droite chiraquienne revint à ses fondamentaux électoralistes : ce fut la « fracture sociale ». Mais depuis 2002 et l’ascension de Sarkozy, l’UMP regarde outre-atlantique, aspirant à devenir le Parti Républicain français (c’est à dire masquant des thèmes de droite dure - voire extrême - derrière le paravent de la respectabilité).

En face le PS semble perdre ses repères. Ce n’est pas nouveau et la débacle de 2002 marque le tournant historique d’un mouvement insidieux de grand écart entre la ligne officiellement brandie devant les militants et les pratiques des leaders qui s’attachent à singer des modèles qui ne sont pas les notres (Jospin et son programme « pas socialiste »). Et si à l’instar de la droite, le PS était en train de « s’américaniser »? S’il devenait une copie du Parti Démocrate américain ? Plusieurs évolutions pourraient accréditer la validité de cette hypothèse.

D’abord l’organisation du parti. Au printemps dernier, on a vu affluer les « adhérents à 20 euros » dans le cadre de la campagne d’adhésion en vue des échéances de 2007. Si les motivations de ces nouveaux adhérents ne sont pas complètement connues, le risque est de voir se substituer à un PS « d’adhérents-militants » un parti « d’adhérents-supporters » attachés davantage à la promotion d’un candidat ou d’une candidate qu’à l’envie de participer aux débats de société qui traversent notre formation. Rappelons que Tony Blair avait procédé de même en 1994 lors de sa prise de contrôle du Labour Party (*), un flot de nouveaux adhérents avait noyé dans la masse les adhérents indirects réunis dans le Trade Union Congress, c’est à dire les syndicats fondateurs historiques du Labour et défenseurs de l’identité du travaillisme. Depuis Blair a eu l’occasion de dire tout le bien qu’il pense des Démocrates américains, et qui plus est il paraît qu’il plaide pour leur intégration à l’Internationale Socialiste !

Procédures courantes et importantes aux USA, le PS découvre les délices des primaires présidentielles. De Gaulle en instaurant le suffrage universel direct en 1962 avait insisté sur l’obligation de dignité qui devait guider l’élection du président de la République. Force est de constater que les socialistes de 2006 n’ont pas cette vertu puisqu’ils sont pléthore à prétendre concourir à la fonction suprême. Mais après tout la fonction elle-même a perdu de sa superbe depuis le retrait du général… Alors comme aux USA, le PS organise des primaires. Comme aux USA où une demi-douzaine d’Etats suffit par le nombre important de grands électeurs à faire la bascule, il faut pour les postulants s’attirer les sympathies des fédérations des Bouches du Rhône, du Nord, du Pas de Calais et de Paris pour être le candidat du parti. Le Bureau national du parti est devenu un caucus permanent : on y invente des règles de présélection, on y élabore les modalités du débat interne. Commme USA, où le chairman du parti a un rôle secondaire, le Premier Secrétaire n’est pas la figure centrale du PS alors qu’il devrait en être l’animateur principal. Comme chez les Dems, le projet est une plate-forme commune à laquelle peu d’importance est accordée et dont le seul mérite est de rassembler les ténors autour d’un socle minimum.

Le comportement des candidats prête également à comparaison avec celui des Démocrates. Tous ont substitué peu ou prou à la communication politique – légitime pour promouvoir ses idées – le marketing électoral. Sondocratie, personnalisation outrancière, dérive people etc, tous les ingrédients sont réunis pour un milkshake indigeste. Chacun a sa part de responsabilité.

Grand bourgeois éclairé, Fabius le patricien de Seine Maritime vaut bien celui de Nouvelle Angleterre. Mêmes grandes écoles, Normale Sup et ENA au lieu de Princeton et Harvard. Sa virée en moto ou son goût pour la Star ac’ ont moins marqué les esprits que John Kerry tirant des bords en kitesurf, mais l’intention était similaire : faire peuple, faire jeune.
DSK défend une vision présidentielle des institutions, rêverait-il de faire écho au mythique JFK ? Les bandeaux qui ornent les sites internet de soutien à sa candidature (« DSK 2007 ») vont jusqu’à reproduire le graphisme des banderoles démocrates avec les trois couleurs du drapeau, manquent les petites étoiles… On croirait entendre ses supporters : « DSK for president ! ». Ses spins doctors (made in Euro-RSCG) lui conseillent également un travail sur son image : chirurgie esthétique pour redresser des sourcils jugés trop bas, régime amaigrissant, offensive Anne Sinclair (décidément plus belle que Jackie Kennedy) promenée de plateau télé en séance photo pour Paris Match où on la voit nouant tendrement la cravate de son candidat de mari entre des portraits de Jules Guesde et de Jean Jaurès ! Pourtant DSK devrait se méfier, le kennedisme à la française ne porte pas chance à ses promoteurs. En 1965, Lecanuet s’y était risqué. Il avait fait imprimer des foulards à son effigie et déboulait sur les plateaux télé (média qui pour la première fois prenait de l’importance dans une campagne) la mèche savamment gominée et le sourire Colgate. De Gaulle railla le « James Bond » de Rouen, tandis que Mauriac dans l’Express assassinait d’un trait de plume le « kennedillon » français. C’est bien dommage, le réformisme radical mériterait mieux que cette com’ pour happy few.
N’oublions pas Ségolène Royal, il serait injuste de l’épargner, elle qui nous rappelle immanquablement Hilary Clinton dans sa stratégie de conquête. Comme l’ex first lady, Ségolène Royal montre une image d’elle-même la plus aseptisée possible. Elle fait référence à des valeurs qui parlent au plus grand nombre plutôt qu’à des idées précises qui ne touchent que des sympathisants attentifs. Elle cherche à prendre des électeurs au camp adverse, la sénatrice de New York a procédé de la même manière en tenant un discours ferme sur la sécurité qui se rapprochait de celui des Républicains Giuliani et Bloomberg. Ce discours sur les valeurs est dangereux puisqu’il accrédite à tort l’idée reçue que Ségolène Royal n’a pas de programme.

Enfin, les stratégies d’alliance des Démocrates reposent souvent sur l’addition des contraires, notamment pour former les tickets (un modéré et un libéral). En 2004, John Kerry le centriste de la côte Est s’était allié à John Edwards le sudiste qui combattait les lobbys et voulait démanteler l’OMC. Au PS, Royal fait de Montebourg son porte-parole, DSK tend la main au NPS mais Emmanuelli appelle le Premier Secrétaire à faire son devoir. Pourtant en politique un et un ne font pas toujours deux…

Toutes ces comparaisons sont purement factuelles et s’appuient sur les clichés que l’on prête communément au Parti Démocrate. Les lignes politiques du PS sont distinctes de celle des Démocrates (qui elles sont indistinctes ), néanmoins nous sommes en droit de nous demander ce qui restera de dix années de hollandisme. La motion d’orientation majoritaire se nommait pour un Grand Parti Socialiste, pas pour un Parti Démocrate.



(*) Sur l'évolution du New Labour, vous pouvez réécouter l'émission de France Culture "Travaux Publics" du 25/09 avec Valérie Rabault, membre de la FFE du PS et co-animatrice de "Sortir de l'impasse", cercle socialiste de réflexion économique.


1 commentaire:

Michel Loussouarn a dit…

une note un peu ancienne assez proche du sujet:
http://renover29.blogspot.com/2006/03/le-big-bang-faon-bayrou_04.html
Michel

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