
Chaque jour, le régime de Bachar Al Assad assassine des dizaines d'opposants qui manifestent pour l'avènement d'une démocratie en Syrie. Le tyran de Damas ne semble pas craindre la réprobation internationale, comme s'il s'agissait d'une indignation polie non suivie d'effets. Au contraire, en Libye, Mouammar Kadhafi essuie les attaques aériennes franco-britanniques sous couvert de la résolution de l'ONU 1973.
La France et la Grande-Bretagne, qui ont toutes deux des comptes à régler avec le régime de Tripoli, réclament le départ de Kadhafi et accentuent la pression militaire. Après les bombardements aériens, les forces franco-britanniques viennent de mobiliser des hélicoptères de combat, susceptibles de causer davantage de dégâts aux troupes pro-Kadhafi. Il ne se trouvera personne pour pleurer le sort du guide libyen, mais il s'agit bien d'actes de guerre sans que jamais le Parlement français ne les ait autorisés, pas plus que la résolution 1973 n'affirmait avec clarté l'objectif de chasser Kadhafi du pouvoir.
En effet, cette résolution réussit la gageure d'affirmer dans un même texte à la fois la souveraineté de la Lybie et d'autoriser les Etats membres de l'ONU à prendre "toutes les mesures nécessaires, y compris militaires, pour protéger les civils". La légalité des frappes aériennes repose entièrement sur cette dernière expression lourde de sens. Il n'est plus simplement question d'organiser une assistance humanitaire à une population opprimée par le régime dont elle dépend, mais aussi d'utiliser les armes pour la protéger. Elle permet par extension aux Etats mandatés de chasser du pouvoir les chefs de ce régime souverain en droit s'ils considèrent qu'il s'agit d'une "mesure nécessaire".
Les commentateurs défendant une vision "légaliste" des relations internationales l'analyseront comme un détournement des principes de la Charte de l'ONU : non-recours à la force, respect de la souveraineté étatique, règlement pacifique des conflits... D'autres, plus optimistes, interpréteront cette évolution comme la marque d'une ère nouvelle dans laquelle les dictateurs tentés de martyriser leurs peuples sauront à quoi s'en tenir.
La résolution 1973 s'expose pourtant à des critiques évidentes. Les violations des droits humains en Syrie n'ont rien à envier à celles qui sont pratiquées en Libye. Pourtant, aucune résolution similaire à celle adoptée pour la Libye n'a été proposée pour la Syrie. La France et la Grande-Bretagne condamnent bien évidemment le pouvoir baasiste, mais pour l'heure, aucune ne défend l'option militaire pour renverser Bachar Al Assad.
Dès lors, il est facile de les accuser d'agir avant tout pour la défense de leurs intérêts. La préservation des populations civiles ne serait qu'un paravent, certes louable, mais secondaire. L'attitude de la France au début des printemps arabes n'a pas été glorieuse, et placer Kadhafi hors d'état de nuire est une façon de redorer le blason tricolore auprès des populations du Moyen et du Proche-Orient après tant d'années de complaisance.
Mais alors pourquoi ne pas intervenir également en Syrie ? La France, comme la Grande-Bretagne, sont les deux anciennes puissances colonisatrices du Levant. Elles ont une conduite à racheter, et il est légitime que les états européens ne restent pas inactifs face aux horreurs perpétrées par le régime syrien quand ils prétendent porter l'universalisme des droits de l'Homme. Ce n'est pas le chemin qui semble être pris. Il est vrai aussi que la Libye est la seule des dictatures régionales à ne pas être membre de l'Union pour la Méditerranée, le "bébé" du président Sarkozy, au contraire de l'Egypte, de la Syrie, de la Tunisie... Une Union qui est désormais en perte de crédibilité pour s'être appuyée sur des dirigeants honnis par leurs peuples.
Quoiqu'il en soit, la rédaction de la résolution 1973 n'ouvre pas une brèche dans l'édifice juridique onusien. Pour ne citer que quelques exemples récents, les résolutions concernant la Somalie, le Rwanda ou le Timor oriental, ont adopté peu ou prou à la même formulation en donnant mandat aux Etats membres de recourir à tous moyens ou de prendre toutes mesures utiles pour préserver les populations. Mais le temps est venu pour l'ONU de définir une doctrine claire car la force doit demeurer soumise au droit, au risque d'abandonner le concept de "guerre humanitaire" à l'usage discrétionnaire des grandes puissances. Si tel n'était pas le cas, ce droit d'ingérence renforcé affronterait à coup sûr - et légitimement - l'accusation d'impérialisme.




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