"Pour agacer les facultés et les tenir éveillées, il faut sans cesse chercher des ennemis et courir au combat"Hérault de Séchelles. Théorie de l’Ambition
La Constitution de 1793 et sa Déclaration des Droits qui proclamaient que « le but de la société est le bonheur commun » - cette « idée neuve en Europe » selon la fameuse formule de Saint Just – sont passées à la postérité. En revanche, peu nombreux connaissent l'identité de leur auteur et sa vie romanesque.
Pris dans l'étau de Saint Just et Robespierre, Jean-Marie Hérault de Séchelles est le proscrit des manuels d'histoire de la Révolution française. Les rares mentions ne soulignent de sa vie que sa beauté et ses mœurs libertines, quand elles ne renvoient pas de lui l'image d'un fat. Cette figure stendhalienne fut pourtant un révolutionnaire ardent.
Né le 15 novembre 1759 dans une famille de vieille noblesse, Hérault de Séchelles, seigneur d’Epône, est un des plus jeunes et plus brillants parlementaires de l’Ancien Régime quand éclate la Révolution. Cousin de la duchesse de Polignac (l’intime de Marie-Antoinette), son talent précoce fit de lui l'avocat du Roi au Châtelet à dix-huit ans. Grâce à une dispense d’âge que lui valut sa proximité avec la reine, il obtint à vingt-cinq ans la charge d’Avocat Général (la rumeur prétendait que Marie-Antoinette en personne aurait brodé son écharpe de magistrat…)
Côté palais de Justice, ses qualités oratoires, sa maîtrise de la science juridique et son adhésion aux idées des Lumières transformaient ses réquisitoires en merveille d’éloquence. Comme beaucoup de ses prédécesseurs du corps des « gens du Roi » - telle était la dénomination des parquetiers – Hérault plaidait avant tout au nom de la Raison et des droits naturels. Côté cour, le beau sexe se traînait à ses pieds, les dames de la bonne société rêvant toutes de connaître les faveurs du bel avocat.
Pour comprendre sa destinée, il faut se placer dans le contexte de l’époque caractérisée par la montée de l’influence des gens de robe. En effet, si la Révolution avait interdit un temps la profession, la figure politique de l’avocat occupait une place grandissante dans la vie publique. Les avocats ne sont-ils pas les mieux placés pour traduire en termes juridiques les aspirations du peuple ? Ainsi le jeune Robespierre, du Barreau d’Arras, rendu célèbre par la Plaidoirie du Paratonnerre - le symbole des Lumières contre les foudres du Ciel - rédigea les cahiers de doléance des mineurs et des savetiers de l’Artois. Danton, « le juriste de l’audace révolutionnaire » selon le mot de Jaurès, porta comme aucun l’ardente nécessité de l’Education du peuple. La France est ainsi faite : ses frontières ont été taillées à l’Épée, mais son rayonnement tient de l’Esprit des Lois et du Code Civil. Il est donc normal qu’aux côtés des militaires, le Panthéon ait réservé ses bonnes places aux grands jurisconsultes.
Prince des avocats plus souvent qu’avocat des princes, Hérault aurait pu être l’un d’eux. Il défendait la veuve et l’orphelin. Et contrairement à ses pairs, il était l’ami des petits avocats, ces besogneux du Droit qui combattaient le conservatisme de l’Eglise et des familles patriarcales, ces députés du quotidien qui constituèrent l’essentiel du personnel politique de la Révolution.
Ambitieux et arriviste, Hérault s’engagea dans l’action politique lors de la Fronde parlementaire de 1787, dont l’un des meneurs était le président du Parlement de Paris, son ami Michel Lepeltier de Saint Fargeau (le député qui, le premier, fit abolir la peine de mort). Hérault était pourtant en porte-à-faux avec l’essence réactionnaire de ce mouvement puisqu’il prit ouvertement position pour le « doublement du Tiers » lors de la convocation des Etats Généraux. La même année, il rédigea sa Théorie de l’Ambition, sorte de bréviaire pour jeunes carriéristes que n’auraient pas renié Julien Sorel et Lucien Leuwen. Cet ouvrage déplut tellement à ses proches qu’il fallut attendre l802 pour qu’il soit enfin publié.
Son ascension politique commença véritablement sous la Révolution. En effet, Hérault participa à la prise de la Bastille, puis après un séjour en Suisse, il retrouva ses fonctions de magistrat et adhéra au club des Jacobins. Sa famille cessa alors toutes relations avec celui qu’elle considérait comme un traître. Après la fuite du roi à Varennes, Hérault prit ses distances avec les Jacobins qui voulaient abattre la monarchie. Il les réintégra en 1792.
Devenu conseiller de Danton, il est l’inspirateur du célèbre discours sur « la Patrie en danger ». Élu député montagnard en 1793, il devint président de la Convention. Puis, très vite, Hérault est nommé représentant en mission en Savoie. L’aristocrate évita ainsi d’être présent lors du procès de Louis XVI, et surtout de son ancienne protectrice, la Reine…
À son retour dans la capitale, il retrouva la présidence de la Convention (il est le seul à avoir accédé deux fois à cette charge). C’est à titre qu’il intégra le Comité de Salut Public et prit part au processus constituant. Brillant juriste et fin lettré, Hérault de Séchelles mena les travaux du comité. La constitution de 1793 fut son acte de gloire, mais elle annonça également son trépas.
Au cours des travaux, il se moqua de Saint-Just, exigeant qu’il lui apportât les tables de lois du roi Minos… Lois qui n’ont jamais existé. En plus de ses origines nobles et de ses manières de dandy, Saint Just ne lui pardonna jamais cette farce.
La Déclaration des Droits de l’Homme du 24 juin adossée au texte constitutionnel reste un modèle du genre, elle innove principalement par rapport à celle de 1789 en ce qu’elle y ajoute les prémices de droits sociaux (« les secours publics sont une dette sacrée », « l’instruction est le besoin de tous ») et ordonne aux citoyens de s’insurger contre la tyrannie des gouvernements (« l’insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »). En un sens, il n’est pas interdit de penser que cette déclaration est un prototype pré-socialiste. Approuvée par référendum, la constitution fut proclamée le 10 août. Hérault était alors au faîte de sa gloire, il donna une célébration en grandes pompes aux Champs de Mars dont il fut l’incontestable vedette.
Pourtant, il restait aux yeux de beaucoup de révolutionnaires un « ci-devant » attisant la méfiance. Saint-Just le haïssait, et il était métaphysiquement en désaccord avec Robespierre qui avait voulu remplacer le catholicisme par une nouvelle religion civile, le culte de l’Être Suprême. Hérault, en parfait athée, ne jurait que par la Raison. Enfin, autant Robespierre était austère et rigide, autant Hérault était libertin et insolent. La Terreur fut l’occasion qu’attendait l’Incorruptible pour se débarrasser de ses rivaux. Saint Just rédigea un rapport d’accusation féroce et obtint sa condamnation. Quant à la constitution de 1793, elle ne fut jamais appliquée. Peut-être est-ce le sort des plus belles constitutions que de demeurer des palimpsestes de musée ?
La Constitution de 1793 et sa Déclaration des Droits qui proclamaient que « le but de la société est le bonheur commun » - cette « idée neuve en Europe » selon la fameuse formule de Saint Just – sont passées à la postérité. En revanche, peu nombreux connaissent l'identité de leur auteur et sa vie romanesque.
Pris dans l'étau de Saint Just et Robespierre, Jean-Marie Hérault de Séchelles est le proscrit des manuels d'histoire de la Révolution française. Les rares mentions ne soulignent de sa vie que sa beauté et ses mœurs libertines, quand elles ne renvoient pas de lui l'image d'un fat. Cette figure stendhalienne fut pourtant un révolutionnaire ardent.
Né le 15 novembre 1759 dans une famille de vieille noblesse, Hérault de Séchelles, seigneur d’Epône, est un des plus jeunes et plus brillants parlementaires de l’Ancien Régime quand éclate la Révolution. Cousin de la duchesse de Polignac (l’intime de Marie-Antoinette), son talent précoce fit de lui l'avocat du Roi au Châtelet à dix-huit ans. Grâce à une dispense d’âge que lui valut sa proximité avec la reine, il obtint à vingt-cinq ans la charge d’Avocat Général (la rumeur prétendait que Marie-Antoinette en personne aurait brodé son écharpe de magistrat…)
Côté palais de Justice, ses qualités oratoires, sa maîtrise de la science juridique et son adhésion aux idées des Lumières transformaient ses réquisitoires en merveille d’éloquence. Comme beaucoup de ses prédécesseurs du corps des « gens du Roi » - telle était la dénomination des parquetiers – Hérault plaidait avant tout au nom de la Raison et des droits naturels. Côté cour, le beau sexe se traînait à ses pieds, les dames de la bonne société rêvant toutes de connaître les faveurs du bel avocat.
Pour comprendre sa destinée, il faut se placer dans le contexte de l’époque caractérisée par la montée de l’influence des gens de robe. En effet, si la Révolution avait interdit un temps la profession, la figure politique de l’avocat occupait une place grandissante dans la vie publique. Les avocats ne sont-ils pas les mieux placés pour traduire en termes juridiques les aspirations du peuple ? Ainsi le jeune Robespierre, du Barreau d’Arras, rendu célèbre par la Plaidoirie du Paratonnerre - le symbole des Lumières contre les foudres du Ciel - rédigea les cahiers de doléance des mineurs et des savetiers de l’Artois. Danton, « le juriste de l’audace révolutionnaire » selon le mot de Jaurès, porta comme aucun l’ardente nécessité de l’Education du peuple. La France est ainsi faite : ses frontières ont été taillées à l’Épée, mais son rayonnement tient de l’Esprit des Lois et du Code Civil. Il est donc normal qu’aux côtés des militaires, le Panthéon ait réservé ses bonnes places aux grands jurisconsultes.
Prince des avocats plus souvent qu’avocat des princes, Hérault aurait pu être l’un d’eux. Il défendait la veuve et l’orphelin. Et contrairement à ses pairs, il était l’ami des petits avocats, ces besogneux du Droit qui combattaient le conservatisme de l’Eglise et des familles patriarcales, ces députés du quotidien qui constituèrent l’essentiel du personnel politique de la Révolution.
Ambitieux et arriviste, Hérault s’engagea dans l’action politique lors de la Fronde parlementaire de 1787, dont l’un des meneurs était le président du Parlement de Paris, son ami Michel Lepeltier de Saint Fargeau (le député qui, le premier, fit abolir la peine de mort). Hérault était pourtant en porte-à-faux avec l’essence réactionnaire de ce mouvement puisqu’il prit ouvertement position pour le « doublement du Tiers » lors de la convocation des Etats Généraux. La même année, il rédigea sa Théorie de l’Ambition, sorte de bréviaire pour jeunes carriéristes que n’auraient pas renié Julien Sorel et Lucien Leuwen. Cet ouvrage déplut tellement à ses proches qu’il fallut attendre l802 pour qu’il soit enfin publié.
Son ascension politique commença véritablement sous la Révolution. En effet, Hérault participa à la prise de la Bastille, puis après un séjour en Suisse, il retrouva ses fonctions de magistrat et adhéra au club des Jacobins. Sa famille cessa alors toutes relations avec celui qu’elle considérait comme un traître. Après la fuite du roi à Varennes, Hérault prit ses distances avec les Jacobins qui voulaient abattre la monarchie. Il les réintégra en 1792.
Devenu conseiller de Danton, il est l’inspirateur du célèbre discours sur « la Patrie en danger ». Élu député montagnard en 1793, il devint président de la Convention. Puis, très vite, Hérault est nommé représentant en mission en Savoie. L’aristocrate évita ainsi d’être présent lors du procès de Louis XVI, et surtout de son ancienne protectrice, la Reine…
À son retour dans la capitale, il retrouva la présidence de la Convention (il est le seul à avoir accédé deux fois à cette charge). C’est à titre qu’il intégra le Comité de Salut Public et prit part au processus constituant. Brillant juriste et fin lettré, Hérault de Séchelles mena les travaux du comité. La constitution de 1793 fut son acte de gloire, mais elle annonça également son trépas.
Au cours des travaux, il se moqua de Saint-Just, exigeant qu’il lui apportât les tables de lois du roi Minos… Lois qui n’ont jamais existé. En plus de ses origines nobles et de ses manières de dandy, Saint Just ne lui pardonna jamais cette farce.
La Déclaration des Droits de l’Homme du 24 juin adossée au texte constitutionnel reste un modèle du genre, elle innove principalement par rapport à celle de 1789 en ce qu’elle y ajoute les prémices de droits sociaux (« les secours publics sont une dette sacrée », « l’instruction est le besoin de tous ») et ordonne aux citoyens de s’insurger contre la tyrannie des gouvernements (« l’insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »). En un sens, il n’est pas interdit de penser que cette déclaration est un prototype pré-socialiste. Approuvée par référendum, la constitution fut proclamée le 10 août. Hérault était alors au faîte de sa gloire, il donna une célébration en grandes pompes aux Champs de Mars dont il fut l’incontestable vedette.
Pourtant, il restait aux yeux de beaucoup de révolutionnaires un « ci-devant » attisant la méfiance. Saint-Just le haïssait, et il était métaphysiquement en désaccord avec Robespierre qui avait voulu remplacer le catholicisme par une nouvelle religion civile, le culte de l’Être Suprême. Hérault, en parfait athée, ne jurait que par la Raison. Enfin, autant Robespierre était austère et rigide, autant Hérault était libertin et insolent. La Terreur fut l’occasion qu’attendait l’Incorruptible pour se débarrasser de ses rivaux. Saint Just rédigea un rapport d’accusation féroce et obtint sa condamnation. Quant à la constitution de 1793, elle ne fut jamais appliquée. Peut-être est-ce le sort des plus belles constitutions que de demeurer des palimpsestes de musée ?
Le jour de l’exécution, le 5 avril 1794, les témoins racontèrent un Danton vociférant, un Desmoulins pleurnichant et Hérault, calme et nonchalant. Il avait trente-trois ans. Après une telle vie, convenons-en, la guillotine n’est qu’un détail. « Vivre vite et mourir jeune » est décidément un passe-temps d’aristocrate.




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