Je reproduis ici un point de vue de Guillaume Bachelay et Emmanuel Maurel, membres du CN du PS, qui pose avec clarté les enjeux que devra affronter la Gauche au-delà de la présidentielle
LE MONDE | 13.02.07 |
Depuis trente ans, trois tendances destructrices déchirent la société française et se jouent des alternances. La tendance économique à l'accroissement des écarts de revenus creuse les inégalités. En deux décennies, le capital a pris environ dix points aux salaires dans la valeur ajoutée. Rosa Luxembourg disait jadis que "si toute la population savait, le régime capitaliste ne tiendrait pas vingt-quatre heures". Aujourd'hui, seule un olympe de gagnants tire son épingle du jeu. C'est une fabrique à colère dont les émeutes urbaines ont donné un aperçu.
Il en découle la tendance à l'implosion de la société de classes. La peur du déclassement pour soi provoque l'évitement des autres, surtout lorsqu'ils appartiennent à la catégorie sociale immédiatement inférieure. Les classes moyennes se "smicardisent", les couches populaires se "RMi-sent" - partout, c'est la lutte pour l'accès à l'emploi (même précaire), à l'école (fût-elle privée) ou aux transports (pour ne pas être assigné à résidence).
Dans le débat public, enfin, les thèmes de l'extrême droite ont le vent en poupe. De l'amalgame immigration-insécurité à la dénonciation des experts, tout l'attirail idéologique de Jean-Marie Le Pen est recyclé. Pendant ce temps, le Front national se réfère à Valmy ! Dans cet étrange chassé-croisé, il n'a rien à perdre, mais les partis républicains prennent le risque de se perdre.
Pour notre génération, celle des trentenaires, l'élection présidentielle se résume à un enjeu : peut-on stopper et inverser ces régressions ? De la droite, il n'y a rien à attendre car elle a intérêt à leur aggravation. La société précaire se laisse dévorer par la peur des autres (l'immigré, le voisin, le collègue de bureau) et par la haine de soi (du modèle français dont le déclin est proclamé). Dès lors, un parti et son chef peuvent se fixer pour mission de faire la part des "méritants" et de la "racaille". C'est la ruse UMP : jouer les Père Fouettard pour imposer le libéralisme à un pays qui n'en veut pas.
Le Parti socialiste n'incarnera le changement que s'il se montre aussi fidèle aux salariés que la droite l'est au Medef et comble le fossé entre gauche parlementaire et gauche protestataire. Nous souhaitons qu'il propose rapidement un contrat de mandature à nos partenaires habituels, ainsi qu'aux associations et mouvements de l'"autre gauche". Ne choisissons pas entre Marie-George Buffet et José Bové, rassemblons-les ! Le refus du libéralisme économique et de ses impasses est le seul ciment des électeurs de gauche. Ne pas le comprendre peut faire illusion voire élection, mais au final suscitera la déception. Plus que d'une "politique autrement", il y a besoin d'une autre politique.
Répondre à l'urgence sociale - emploi, salaires, éducation, logement, services publics - est notre devoir collectif. Mais pour qu'être de gauche garde un sens, il faut aussi mettre en place, sur plusieurs terrains, un nouveau rapport de forces avec tous nos adversaires.
1 - L'Etat pour préparer l'avenir. Les dégâts de la décentralisation libérale sont connus : compétences brouillées, financements asséchés, territoires en rivalité, élus stigmatisés. Réformer l'Etat ne signifie pas le saborder. Pour qu'il respire et les collectivités avec lui, une pause dans les transferts de charges au "local" est indispensable. Gare aussi aux sirènes régionalistes : devant l'exigence d'égalité, le Limousin n'est hélas pas l'Ile-de-France ! C'est à l'Etat républicain - qui ne doit pas devenir un Etat fédéral - de garantir la solidarité et d'assurer le pilotage stratégique de l'économie, de l'industrie, de la recherche. Encore faut-il lui permettre d'investir, d'impulser et de prélever ! Où sont les TGV et les Ariane de demain ?
2 - La laïcité pour vivre ensemble. Relayées par de nouveaux obscurantismes religieux ou communautaires, les critiques contre le progrès scientifique sont légion. Il est urgent que la laïcité fasse son retour - d'abord à l'école et à l'hôpital - comme un principe de hiérarchisation. Les droits de l'homme et la dignité de la personne ne sont pas solubles dans le relativisme culturel.
3 - L'Europe pour protéger et peser dans la mondialisation. Libre-échange maximal, régulation minimale - la vision anglo-saxonne a pris le pouvoir à Bruxelles. Dans ce contexte, le non au traité constitutionnel peut être un levier si l'on sait s'en servir. Plaçons les libéraux face à leurs responsabilités : sans la prise en compte des revendications pour une Europe sociale, plus interventionniste - dans le domaine commercial avant tout -, c'est l'Union qu'ils assassinent. Expliquons à nos partenaires notre besoin commun d'une souveraineté européenne dans la mondialisation. Et donnons-nous dix ans pour réorienter l'Union et la muscler face à la Chine et aux Etats-Unis.
Voilà ce que l'on est en droit d'attendre de la gauche quand on a 30 ans... et plus. Qu'elle soit à la hauteur de son histoire et qu'elle n'ait pas honte de ses valeurs. Transformer ou subir, à elle de choisir.
Guillaume Bachelay et Emmanuel Maurel sont membres du conseil national du Parti socialiste.
LE MONDE | 13.02.07 |
Depuis trente ans, trois tendances destructrices déchirent la société française et se jouent des alternances. La tendance économique à l'accroissement des écarts de revenus creuse les inégalités. En deux décennies, le capital a pris environ dix points aux salaires dans la valeur ajoutée. Rosa Luxembourg disait jadis que "si toute la population savait, le régime capitaliste ne tiendrait pas vingt-quatre heures". Aujourd'hui, seule un olympe de gagnants tire son épingle du jeu. C'est une fabrique à colère dont les émeutes urbaines ont donné un aperçu.
Il en découle la tendance à l'implosion de la société de classes. La peur du déclassement pour soi provoque l'évitement des autres, surtout lorsqu'ils appartiennent à la catégorie sociale immédiatement inférieure. Les classes moyennes se "smicardisent", les couches populaires se "RMi-sent" - partout, c'est la lutte pour l'accès à l'emploi (même précaire), à l'école (fût-elle privée) ou aux transports (pour ne pas être assigné à résidence).
Dans le débat public, enfin, les thèmes de l'extrême droite ont le vent en poupe. De l'amalgame immigration-insécurité à la dénonciation des experts, tout l'attirail idéologique de Jean-Marie Le Pen est recyclé. Pendant ce temps, le Front national se réfère à Valmy ! Dans cet étrange chassé-croisé, il n'a rien à perdre, mais les partis républicains prennent le risque de se perdre.
Pour notre génération, celle des trentenaires, l'élection présidentielle se résume à un enjeu : peut-on stopper et inverser ces régressions ? De la droite, il n'y a rien à attendre car elle a intérêt à leur aggravation. La société précaire se laisse dévorer par la peur des autres (l'immigré, le voisin, le collègue de bureau) et par la haine de soi (du modèle français dont le déclin est proclamé). Dès lors, un parti et son chef peuvent se fixer pour mission de faire la part des "méritants" et de la "racaille". C'est la ruse UMP : jouer les Père Fouettard pour imposer le libéralisme à un pays qui n'en veut pas.
Le Parti socialiste n'incarnera le changement que s'il se montre aussi fidèle aux salariés que la droite l'est au Medef et comble le fossé entre gauche parlementaire et gauche protestataire. Nous souhaitons qu'il propose rapidement un contrat de mandature à nos partenaires habituels, ainsi qu'aux associations et mouvements de l'"autre gauche". Ne choisissons pas entre Marie-George Buffet et José Bové, rassemblons-les ! Le refus du libéralisme économique et de ses impasses est le seul ciment des électeurs de gauche. Ne pas le comprendre peut faire illusion voire élection, mais au final suscitera la déception. Plus que d'une "politique autrement", il y a besoin d'une autre politique.
Répondre à l'urgence sociale - emploi, salaires, éducation, logement, services publics - est notre devoir collectif. Mais pour qu'être de gauche garde un sens, il faut aussi mettre en place, sur plusieurs terrains, un nouveau rapport de forces avec tous nos adversaires.
1 - L'Etat pour préparer l'avenir. Les dégâts de la décentralisation libérale sont connus : compétences brouillées, financements asséchés, territoires en rivalité, élus stigmatisés. Réformer l'Etat ne signifie pas le saborder. Pour qu'il respire et les collectivités avec lui, une pause dans les transferts de charges au "local" est indispensable. Gare aussi aux sirènes régionalistes : devant l'exigence d'égalité, le Limousin n'est hélas pas l'Ile-de-France ! C'est à l'Etat républicain - qui ne doit pas devenir un Etat fédéral - de garantir la solidarité et d'assurer le pilotage stratégique de l'économie, de l'industrie, de la recherche. Encore faut-il lui permettre d'investir, d'impulser et de prélever ! Où sont les TGV et les Ariane de demain ?
2 - La laïcité pour vivre ensemble. Relayées par de nouveaux obscurantismes religieux ou communautaires, les critiques contre le progrès scientifique sont légion. Il est urgent que la laïcité fasse son retour - d'abord à l'école et à l'hôpital - comme un principe de hiérarchisation. Les droits de l'homme et la dignité de la personne ne sont pas solubles dans le relativisme culturel.
3 - L'Europe pour protéger et peser dans la mondialisation. Libre-échange maximal, régulation minimale - la vision anglo-saxonne a pris le pouvoir à Bruxelles. Dans ce contexte, le non au traité constitutionnel peut être un levier si l'on sait s'en servir. Plaçons les libéraux face à leurs responsabilités : sans la prise en compte des revendications pour une Europe sociale, plus interventionniste - dans le domaine commercial avant tout -, c'est l'Union qu'ils assassinent. Expliquons à nos partenaires notre besoin commun d'une souveraineté européenne dans la mondialisation. Et donnons-nous dix ans pour réorienter l'Union et la muscler face à la Chine et aux Etats-Unis.
Voilà ce que l'on est en droit d'attendre de la gauche quand on a 30 ans... et plus. Qu'elle soit à la hauteur de son histoire et qu'elle n'ait pas honte de ses valeurs. Transformer ou subir, à elle de choisir.
Guillaume Bachelay et Emmanuel Maurel sont membres du conseil national du Parti socialiste.




4 commentaires:
Je vois difficilement comment l'équipe de Ségo parviendrait à réaliser ce qui semble être une belle utopie.
Surtout en mettant en place un revenant qui a perdu de sa crédibilité, deux courtisants préférant les joies du théatre au discours de la sainte vierge et le fondateur de la fête du pipeau..
Machiavel disait " On peut juger de la cervelle d'un seigneur rien qu'à voir les gens dont il s'entoure".
Cher "Dark Sidious",
vous avez parfaitement le droit d'être de droite et de voter François Bayrou, ne m'en voulez pas de ne pas partager vos opinions : je suis socialiste, et c'est ici un blog socialiste !
Quant à Bayrou, lisez plus attentivement son programme, référez-vous aussi à son bilan (l'UDF a voté toutes les lois du gouvernement : la casse des retraites, le "oui" à l'Europe ultra-libérale notamment son soutien sans faille à la directive Bolkenstein, les lois sécuritaires de Sarko et il a même un ministre UDF en la personne de Gilles De Robien)
Maintenant, si voter Bayrou est pour vous une nouvelle forme de "branchitude", comme je l'entends ici ou là chez les jeunes bobos dans les dîners en ville, désolé de vous refroidir : l'UDF c'est le parti de Giscard et de Raymond Barre et Bayrou a été ministre de Balladur !
C'est pas vraiment fun, si ?
Cher Monsieur Loussouarn,
Premièrement, je ne vois pas ce qui vous permet d'affirmer que je suis de droite.
Peut être est ce le précédent message que j'ai laissé sur votre "blog socialiste" intitulé "le centre contre attaque" en réponse à votre article lui même intitulé "Bayrou, la menace fantôme"; article qui a mystérieusement disparu de votre blog socialiste ( à l'heure où l'on entend parler de "démocratie participative", je trouve celà plutôt étonnant)
Deuxièmement, ce message a été posté en réaction a votre article que je trouve injustement à charge de Monsieur Bayrou.
Pour autant, jamais je n'ai affirmé vouloir voter pour M Bayrou.
Je trouve également qu'il est facile de se tourner vers la politique passée d'un groupe pour condamner celle future d'un homme.
A ce petit jeu, on peut justement se demander ce que le précédent gouvernement de gauche a fait pour régler les questions du chômage et des retraites.. et si ma mémoire est bonne, beaucoup du futur gouvernement de gauche ont voté pour le "oui" à l'"Europe ultra libérale".
Ce n'est pas un peu paradoxal, non?
Modérément votre
Cher Sidious,
je suis bon prince et je publie votre message dans le but unique d'y faire suivre une réponse.
En effet, je ne suis pas favorable à l'anonymat des commentaires masqués derrière un pseudonyme, Dark Vador avait lui un prénom et un nom : Anakin Skywalker...
Concernant la question du bilan en politique, je crois qu'elle est primordiale puisqu'il éclaire les projets des candidats et permet de laisser transfigurer leurs arrières-pensées à l'aune de leurs actions passées.
Pour vous répondre, et sans affirmer que Jospin était parfait, je vous rappelle que sous sa mandature plus d'un million d'emplois a été créé dont 500 000 grâce au 35 H.
Quant aux retraites, il a été le premier à poser la question de leur financement et a constitué un fond de garantie abondé par la vente des licences de téléphonie mobile UMTS, fond que la droite a oublié d'alimenter lui préfèrant une réforme injuste et sous-financée (réforme votée par Bayrou avec enthousiasme en 2003...)
Le bilan de Bayrou lui est maigre quand il était ministre, si ce n'est qu'il a réussi à faire descendre dans la rue contre lui plus d'1.5 de personnes...
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