
La semaine passée se déroulaient à Carhaix les Assises de la culture bretonne, pourtant de culture il semble qu’il fut peu question si on croit les articles de presse relatant l’évènement, où seules furent évoquées les attaques contre « l’Etat centralisateur » et l’insuffisance des politiques menées par la région présidée par Jean-Yves Le Drian. Ces critiques en grande partie justifiées pourraient permettre de faire avancer le débat si ces Assises n’étaient pas instrumentalisées à des fins politiciennes par un « mouvement culturel » qui n’a de cesse de villipender l’Etat – et à travers lui la conception française de République – en prônant une « autonomie régionale » qui n’a jamais rencontré le soutien électoral des Bretons qui lui préfèrent une décentralisation aboutie et réelle. Et quelle crédibilité accorder à ceux qui reçoivent en guest star Jean-Guy Talamoni, leader nationaliste corse, qui a toujours su trouver des excuses aux terroristes qui hantent l’Ile de Beauté et dont les liens avec le « milieu » sont avérés ? De plus, Jean-Guy Talamoni est un nationaliste qui prône l’indépendance et non l’autonomie. En l’invitant les organisateurs cautionnent les actes et les idées du mouvement qu’il représente. Se parer des atours de la culture à des fins politiques est une chose, parler de la culture en est une autre. L’histoire de la Bretagne, sa littérature et sa langue méritent de sortir du ghetto où le républicanisme les a enfermées. Mais elles méritent aussi mieux que l’OPA constante qu’excercent sur elles les nostalgiques des provinces d’Ancien Régime. Les mouvements politiques régionalistes ou autonomistes ne sont pas à un paradoxe près. Ils ne sont jamais les derniers à fustiger la disparition des services publics en zone rurale et le désengagement de l’Etat qui frappe durement le centre-Bretagne, mais dans le même temps ils revendiquent toujours « moins d’Etat et plus de région ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup d’entre eux étaient des zélateurs du défunt traité constitutionnel européen. Ils y voyaient à juste raison un puissant levier de démantèlement de l’Etat. Leur rêve porte le nom « d’Europe des régions », l’échelon national s’effaçant. Mais revenons à la culture bretonne, la question reste en suspend : quel sera son futur alors que son présent est fort mal en point ? En effet, si on accorde au facteur linguistique un rôle important dans la diffusion et le rayonnement d’une culture, l’asphyxie guette la notre. La linguiste Colette Grinevald qui a rendu une étude pour l’UNESCO (1) sur l’avenir des langues estime, selon des critères de vitalité qu’elle a élaborés, que 3000 langues auront disparu d’içi à la fin du siècle. Le breton qui ne compte plus qu’environ 250 000 locuteurs vivants (ne parlons pas du gallo !) est « sérieusement en danger » si des mesures radicales ne sont pas adoptées. La France refuse toujours de ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ( encore que le terme « minoritaire » devrait être banni, quel Breton se sent minoritaire – du latin minor, inférieur - en Bretagne ? Aucun si ce ne sont certains esprits funestes qui se plaisent à cultiver un discours victimaire pour réclamer réparation quand ce n’est pas vengeance (2) ). Il faudra que la gauche revenue au pouvoir ratifie cette charte et qu’elle fasse enfin jouer à l’Etat son rôle dans la défense des cultures régionales. L’Acte II de la « décentralisation Raffarin » offre des outils – certes imparfaits – tels que le droit à l’expérimentation, la notion de collectivité « chef de file », voire de « collectivité à statut particulier » qui permettront à la Bretagne de restaurer avec plus d’efficacité la place de sa culture à la condition que le législateur s’engage de façon volontariste à donner aux régions les moyens budgétaires et juridiques nécessaires (notamment dans le domaine de l’enseignement du breton). La dévolution britannique tant vantée, et l’exemple gallois en particulier, ne sont pas nécessaires si la République accepte de reconnaître enfin que la France ne se limite pas au parisianisme. Elle est tout autant le produit des Lumières et de la Révolution que la somme de cultures particulières qui toutes à leurs manières font sa richesse et sa diversité. Le sociologue Michel Wieviorka a émis l’idée de reconnaissance de « droits culturels (3)» qui en permettant à chacun de s’épanouir et de connaître ses racines éviterait la montée des communautarismes. Dans le même esprit, on peut et on doit séparer très clairement les légitimes aspirations culturelles qui peuvent être satisfaites dans le cadre des institutions de la République des revendications politiques qui au nom d’une autonomie plus grande aboutiraient de facto à une inégalité entre territoire. Les régions peinent actuellement à faire face aux transferts de compétence faute de compensation financière de l’Etat, pourquoi dans ce cas les dôter de fonctions nouvelles que seules les plus riches d’entre elles seraient en mesure d’exercer efficacement ? Néanmoins, à l’heure de la mondialisation la France ne peut plus se contenter de défendre l’exception culturelle contre l’hégémonie anglo-saxonne, elle doit montrer l’exemple chez elle pour être crédible.
1/Le Monde du 2 janvier 2006.
2/Voir à ce sujet la pathétique et intolérante action en justice du pseudo « collectif breton pour la démocratie et les Droits de l’Homme » contre l’humoriste Jackie Berroyer dont les traits d’humour grossier ne méritaient pas un tel battage.
3/« ( …) je suis favorable à la reconnaissance de « droits culturels », mais à condition qu’ils soient mis à la disposition des individus et non pas confiés à la gestion des groupes. Il ne faut pas avoir peur des identités particulières, elles ne s’opposent pas à la République et à la Nation. » Interview in Télérama n° 2933 - 29 mars 2006.




1 commentaire:
Pour pousuivre sur ce même sujet, un proverbe breton à méditer :
"- Quand on voit les iles....
- C'est qu'il va pleuvoir.
- Quand on ne voit plus les iles....
- C'est qu'il pleut"
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