30 mars 2006

Crise Politique Extraordinaire


On recourt parfois abusivement à la notion de crise politique, mais les évènements actuels méritent amplement ce qualificatif. La situation est explosive. L’attitude du gouvernement aussi sourd qu’autoritaire qui tente de faire passer en force une loi désavouée par l’opinion contribue à ruiner l’autorité de l’Etat. Le pays est dans l’ornière avec ses 4.2 millions de demandeurs d’emploi et 3.7 millions de nos concitoyens vivant en dessous du seuil de pauvreté.
Il faut probablement lui administrer un remède de cheval mais la cure de précarité que veut imposer Galouzeau de Villepin est aussi injuste que contre-productive, son seul effet est de briser le moral de la jeunesse et des Français en général. Le marasme a certes émergé dès le règne de François Mitterrand dont nous payons aujourd’hui les « oublis », mais Jacques Chirac restera dans l’Histoire comme le président dont l’action – ou plutôt l’inaction – est la cause directe du déclin du pays. Douze ans pendant lesquels l’égalité des chances et la cohésion sociale ont régressé pour ne plus être que des vains mots. La solidarité nationale et intergénérationnelle est en diminution constante. Les plus aisés rechignent à payer leur juste part et jouent de puissants relais médiatiques pour clamer que l’Etat social est un boulet qui empêche le pays de s’adapter à la mondialisation (forcément « heureuse »). Dans le même temps, les générations qui ont profité des Trente Glorieuses refusent les évolutions nécessaires et font peser sur la jeunesse la charge de leur incurie. Les jeunes qui pour la première fois depuis la guerre auront une couverture sociale et un système de retraite moins avantageux que ceux dont leurs parents ont bénéficié. Face à un contexte économique morose, le gouvernement feint de prendre conscience qu’il existe un problème d’emplois des jeunes (il était temps 10 ans après le coup de la « fracture sociale » !). Pour le résoudre rien de mieux qu’inventer un nouveau contrat de travail ! Non seulement le CPE est une mesure dirigiste et conservatrice mais contrairement à l’objectif affiché par la droite, elle n’allègera pas le Code du Travail puisqu’elle ajoute un nouveau dispositif extrêmement complexe qui ne manquera pas d’engorger les conseils des prud’hommes puisqu’il heurte des principes essentiels du droit social international, à commencer par l’obligation de motiver tout licenciement. Pire que cela, le CPE est une atteinte au principe de dignité puisque l’individu n’est plus appréhendé que sous l’angle d’un facteur de production désincarné, variable d’ajustement dans la compétition économique dont on pourra se défaire quand la conjoncture est mauvaise. Ce qui est curieux c’est qu’il existe déjà des outils juridiques tels que les CDD ou l’intérim pour assurer aux entreprises la flexibilité dont elles ont besoin, Galouzeau semble les avoir oubliés… En ciblant la jeunesse, Villepin a commis une faute politique et morale. Jamais en effet la jeunesse de ce pays n’a été aussi bien formée malgré des disparités évidentes, pourquoi devrait-elle accepter des sous-emplois ou des stages à répétition ? Villepin n’est pas seul responsable, la culture d’entreprise en France n’accepte pas que les jeunes salariés puissent se former par la pratique, ils doivent être opérationnels immédiatement. Mais un pays qui ne fait pas confiance à sa jeunesse court le risque de sortir de l’Histoire. Ne nous étonnons pas que le nombre de candidats au départ soit en hausse, d’autres pays profiteront des compétences et de l’enthousiasme de jeunes formés en France. Quant à la jeunesse des cités sans formation, l’abandon dont elle est victime entraînera de nouvelles émeutes violentes. L’ampleur du problème conduit à penser que le CPE ne peut être la solution. A la vérité il n’était qu’une manoeuvre du Premier Ministre pour asseoir sa candidature, il s’agissait de prouver que lui, « le gaulliste », pouvait être un libéral aussi moderne que son rival Sarkozy. Adoptée à la hussarde en piétinant le Parlement et les syndicats, la loi sur l’égalité des chances devait être la preuve que Galouzeau était un homme d’Etat au sens de la Vème République : bonapartiste sans faille qui sait garder ces veaux de Français ! Mais pendant que De Villepin et Sarkozy instrumentalisent l’appareil d’Etat pour régler leurs différends, l’intérêt général tombe aux oubliettes. Les Français ne peuvent plus l’accepter. Le CPE n’est en définitive que l’étincelle qui a allumé la mèche. Qu’on ne se méprenne pas sur les évènements actuels, le pays est véritablement au bord de la guerre civile. Le poison de la division atteint la société dans sa totalité : fonctionnaires contre salariés, jeunes contre « vieux », riches contre pauvres, communautés contre communautés… Notre démocratie est à genoux, minée par un gouvernement de fait qui n’a plus aucune légitimité et qui n’en a jamais vraiment eu. La colère sourde dans les campus et dans les quartiers, la violence devient un argument politique manifestant une haine de l’autorité dont est responsable l’obsolescence de la classe politique qui nous dirige depuis plus de 20 ans.
Plus que jamais des vraies réformes s’imposent. Le retour de la croissance ne peut seul nous ramener à une situation de plein emploi. Avec un taux de chômage officiel de 10% (plus près de 15% en réalité), il nous faudrait une croissance à deux chiffres. Des réformes de structures sont donc nécessaires pour refonder notre modèle social. Cela passera très certainement par la combinaison de politiques multiples, aucune solution miracle n’ayant été découverte à ce jour : partage du travail par le biais d’une RTT remaniée, sécurisation des parcours professionnels, investissement massif dans les secteurs de l’éducation, de la formation, de la recherche et de l’innovation… Tout cela en assurant un plan de désendettement afin que l’effort de redressement national ne repose pas sur les générations futures. Cette tâche nécessite un temps long, facteur nécessaire à toute réforme, et par conséquent un effort de pédagogie vis à vis des citoyens et de recherche du consensus que ne permettent plus nos institutions. La réforme institutionnelle demeure donc un préalable. « La crise, c’est quand l’ancien meurt mais que le nouveau n’est pas encore arrivé » avait coutume de dire Gramsci. La Vème République est train de mourir dans la rue, vivement la 6ème !

Aucun commentaire:

Fourni par Blogger.